"La lune pointue brillait sur le ventre bleue de la nuit. Cela devait faire une heure que nous traînions dans la ville lorsque Luc me proposa:
Méfiante et curieuse à la fois, je lui répondis un « oui » hésitant.
Il me prit alors par la main et se précipita dans une petite ruelle. Une odeur d'urine m'asphyxia. Des morceaux de verre tintèrent sous nos pas. Nous nous enfoncions toujours plus dans les entrailles de la ville. Au détour d'une rue pavée, une grille nous barra soudain le passage. Luc l'ouvrit précautionneusement. Un grincement aigu déchira le silence de la nuit. Je me serrai contre mon ami: quelque chose venait de bouger à mes pieds. Une masse sombre se dressa alors près de nous.
L'homme s'avança douloureusement vers nous. Il était immense et chauve. Son visage barbu et sale ne reflétait aucune émotion ou pensée humaine. Il ressemblait aux ogres décrit dans les contes de fée pour effrayer les enfants. Le gardien renifla bruyamment, puis après nous avoir observé une longue minute, s'affala sur le sol et se rendormit. Il ne restait plus de cet être fantastique qu'une flaque noire et ronflante.
Luc haussa les épaules. Nous gravîmes quelques marches défoncées et arrivâmes dans un parc bordé de vieilles maisons. Sur la gauche, une rue était coupée par une grille, identique à celle que nous venions de franchir. Un bloc d'arbustes compact, taillé en forme de triangle, coiffait le centre de la place. À côté, un immense lampadaire bleu éclairait le parc.
Je sentis soudain des picotements sur ma nuque. J'aperçus alors plusieurs femmes appuyées lascivement contre les façades des maisons. Leur frêle silhouette émergèrent lentement de l'ombre, s'arrachant presque à regret de la délicieuse torpeur du soir, et s'approchèrent de nous tel des animaux curieux. Un homme en par-dessus gris était en train de caresser les cheveux de l'une d'elles. Certaines firent un petit signe de reconnaissance en direction de mon ami.
Il se dirigea ensuite vers une des maisons. Au-dessus de la porte, une plaque dorée à la manière des médecins annonçait: « À l'Orgue Asthmatique, spectacle érotique ». Luc me laissa entrer la première. À peine avions-nous franchi le pas de la porte qu'un gros bonhomme à la face plate se précipita vers nous.
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Comment vas-tu, mon ami? demanda-t-il à mon compagnon avec une voix caverneuse.
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Bien, patron. Et toi? lui répondit-il en lui serrant la main.
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La famille se porte bien et les affaires marchent, c'est l'essentiel! Alors toujours aussi gay?
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On change pas une équipe qui gagne, plaisanta Luc.
Le patron de l'établissement s'esclaffa, puis se tourna vers moi. Il inséra un petit appareil blanc entre ses lèvres et aspira bruyamment. Il me sourit et nous laissa seuls dans le couloir obscure.
Luc me poussa doucement pour que j'avance. Derrière un rideau rouge, une salle immense et violemment éclairée apparut. Un lit aux draps froissés était placé au centre de l'estrade en bois. Des tables et des chaises formaient un ovale autour de la scène. La salle était presque pleine.
Luc donna deux billets à un homme corpulent appuyé contre le chambranle de la porte et nous nous assîmes sur des chaises surélevées du bar, face à l'estrade. Mes yeux s'habituèrent à la lumière vive et je décidai d'observer les spectateurs. Tous les types d'homme étaient représentés dans cette pièce. Un homme âgé et apparemment nerveux tapait son talon contre le sol tandis que son voisin parlait au téléphone. Une bande de jeunes plaisantait avec la serveuse en mini-jupe. Une femme élégante fumait dans un coin de la salle.
Un homme d'une quarantaine d'années attira particulièrement mon attention. Il faisait tourner un verre de bière entre ses mains et, malgré l'ambiance chaleureuse, paraissait mélancolique. En costume noir, sans cravate, une barbe de quelques jours recouvrait son visage. Il leva soudain les yeux sur moi. Ils étaient si clairs qu'on les aurait cru composer d'air. Je frissonnai et détournai mon regard.
Je me penchai alors vers Luc pour lui demander ce que nous attendions lorsque la lumière baissa d'intensité. Plusieurs personnes lâchèrent un « ha! » de contentement.
Une femme aux formes gourmandes et au yeux noirs, vêtue de voiles, commença à onduler sur une musique indienne. Les spectateurs se tournèrent vers la scène en se calant confortablement dans leur chaise. Elle dansa de plus en plus langoureusement et enleva ses voiles un à un. Soudain, la musique changea. Elle sauta de l'estrade et vint caresser la joue de Luc. Elle passa une main entre les cuisses de l'homme nerveux et frotta doucement sa tête contre les petits seins de la femme élégante. Celle-ci lui fit un clin d'oeil. Les hommes rirent.
Voyant que ce spectacle plaisait au public, la prénommée Mata prit les mains de la femme élégante et l'entraîna au milieu de la pièce. Elle tourna autour d'elle tandis que sa compagne ralluma une cigarette. La tête en arrière, elle fuma, imperturbable. Énervée par son indifférence, la danseuse nue se frotta de plus en plus lascivement contre son corps. Tel un félin, elle se tordit dans tous les sens comme si elle voulait marquer l'inconnue de son odeur. Un sourire de délice apparut alors sur le visage de l'élégante femme. Satisfaite, Mata la raccompagna à sa place.
Tous approuvèrent vivement.
Nous répondîmes en choeur:
Elle se déplaça distraitement entre les chaises tout en prodiguant caresses suggestives et clins d'oeil coquins. Puis elle s'assit sur les genoux de l'homme au regard clair. Mata venait de choisir sa victime. Les fesses collées contre ses cuisses, elle effectua un va-et-vient qui ne laissait place à aucune mauvaise interprétation. Puis elle se releva et lui fit signe de la suivre. L'homme secoua la tête pour lui faire comprendre qu'il n'était pas intéressé.
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Allez, mon gars! cria un des jeunes.
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Fais pas ton timide, petit veinard! renchérit un autre.
L'homme sourit et monta sur l'estrade. Mata le tira par la ceinture jusqu'à l'autre bout du lit et le fit tomber sur la couche d'un geste désinvolte. La salle vibrait sous les rires. La danseuse déboutonna la chemise et le pantalon de sa victime. Lorsque le sexe de l'homme apparut, dressé, les spectateurs applaudirent et sifflèrent. Mata s'assit sur lui. L'expression de son visage me faisait penser à celle d'une petite fille, excitée devant son cadeau de Noël. Elle prit le pénis entre ses mains et l'inséra dans son sexe. Le public frappa dans ses mains au rythme de leurs mouvements saccadés.
J'observais la salle. La bande de jeunes faisait des paris pour savoir lequel des deux partenaires allait atteindre l'orgasme le premier. La femme élégante avait sorti un carnet de son sac en cuir et écrivait frénétiquement.
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Pourquoi fait-elle ça? chuchotais-je à l'oreille de Luc.
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C'est Isidora Letgo, un écrivain de nouvelles érotiques. Elle vient souvent pour trouver l'inspiration.
Il pointa son doigt en direction d'une autre table et continua son explication:
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Là-bas, c'est Monsieur Rack, le pdg d'une multinationale, en voyage en France. Le type à côté de lui, c'est son fils aîné. Derrière eux, c'est un couple de Suédois qui vient régulièrement. Les deux jeunes femmes au fond ont créé une boutique de lingerie coquine dans le centre ville. Les autres, je les connais seulement de vue.
Durant notre conversation, le rythme de l'ébat s'était accéléré. Mata poussait à présent des petits cris graves en se mordant la lèvre inférieure de temps en temps. Elle ramenait ses cheveux noirs sur sa nuque et les relâchait en gémissant. Entre ses cuisses, sa victime était inerte. La tête penchée en arrière vers les spectateurs, la bouche ouverte, ses yeux clairs me fixaient. J'éprouvais à nouveau un frisson.
Le public se mit à frapper des mains sur les tables de bois en scandant:
Un homme au lunettes vertes cria:
Soudain, la victime ferma les yeux et redressa la tête en haletant. La danseuse se cambra et, dans un ultime coup de rein, poussa un cri rauque. Les membres de l'homme tressautèrent comme s'ils avaient été parcourus par un courant électrique. Sa tête retomba en arrière. Mata se dégagea. Je vis le sexe de l'homme s'affaisser lentement. La salle hurlait et applaudissait. La danseuse salua son public tandis que sa victime se relevait. Il secoua la tête comme s'il sortait d'un rêve troublant, puis il se rhabilla et sortit discrètement par la porte de derrière. Le visage illuminé par un grand sourire, Mata envoyait des baisers aux spectateurs en soufflant dans ses mains. Enfin, elle disparût derrière un lourd rideau de velours.
La salle se vida peu à peu.
Alors que j'allais sortir à mon tour, Luc m'attrapa par l'épaule.
Je hochais la tête, curieuse de découvrir d'autres secrets de cette ville. Nous montâmes au dernier étage de la maison. Une fois sur la terrasse, nous traversâmes une passerelle menant directement à l'habitation située à côté. Celle-ci semblait plus récente par rapport à celle que nous venions de quitter. Nous arrivâmes dans une toute petite salle aux murs blancs. Un homme, épaules larges et bandana noué sur le front, nous toisa.
L'inconnu empocha la somme et ouvrit une porte derrière lui.
Un minuscule couloir nous mena à une vaste pièce plongée dans une semi-obscurité. Je compris alors ce que voulait dire mon ami par « un spectacle plus intime ». Une dizaine de personnes étaient assisses sur des cousins posés à même le sol. Aucune ne releva la tête. Toutes regardaient quelque chose à travers une verrière plaquée sur le sol. L'ambiance était étrange. La pièce était sombre, pourtant, une lumière semblait filtrée du sol pour venir ensuite l'éclairer. Luc s'approcha du centre de la pièce et s'assit. Je l'imitai et me penchai au-dessus de la vitre. Je compris alors ce qui fascinait les spectateurs.
Dans la pièce en-dessous, plusieurs couples faisaient l'amour. Sur un grand lit, un homme blond sodomisait frénétiquement une grosse rousse. L'homme lui tirait les cheveux en arrière tandis que la femme poussait un petit cri aigu à chacun de ses assauts. À côté, un homme rachitique était allongé sur un femme à la peau mat. Il avait enfoncé ses doigts dans le sexe de sa compagne qui ne cessait de se cambrer. Il lui suçait la pointe de seins en faisant d'étranges bruits. J'aperçus alors dans un coin de la salle, un homme d'à peu près soixante ans assis sur une chaise. Les mains posées sur ses genoux, il regardait distraitement le spectacle devant lui et semblait attendre quelque chose. Une petite blonde apparut soudain. Nue, elle tourna autour de lui en caressant son torse. Elle ramassa des menottes sur le sol et fixa les mains de l'homme aux barreaux de la chaise. Puis elle s'agenouillant devant lui et déboutonna son pantalon. Elle laissa échapper un rire coquin et avala le sexe de l'homme. Celui-ci serra les lèvres et écarta un peu plus les cuisses.
Je regardais la scène pendant un moment puis, lassée, j'observai discrètement les autres spectateurs. J'étais la seule femme de cette petite assemblée. En face de moi, deux hommes en turban fumaient un narguilé en se murmurant des remarques à l'oreille. Plus loin, un chauve fixait les couples d'un regard blasé. Un groupe d'asiatiques, affalé à côté de moi, souriait de béatitude face au spectacle. Parfois, l'un d'eux chuchotait dans une langue que je ne comprenais pas. Enfin, les derniers membres de cet étrange public était un couple d'hommes noirs. Serrés l'un contre l'autre, ils semblaient fasciner par ce qui se passait dans la pièce en-dessous.
Un silence presque religieux régnait dans la salle. Seuls les gémissements des couples arrivaient jusqu'à nous. Une odeur aigre se mélangeait à la fumée des cigares et du narguilé.
Soudain la scène changea. La blonde s'essuya la bouche et s'allongea sur le lit, jambes écartées. L'homme rachitique retira ses doigts du sexe de sa compagne et vint lécher celui de sa voisine avant d'y introduire voluptueusement sa langue. La rousse eût du mal à se dégager de l'étreinte de son partenaire insatiable. Elle se dirigea ensuite près du vieil homme, toujours menotté. Elle prit son pénis dans ses mains et s'assit sur ses genoux tout en le faisant glisser dans son vagin. Il cria plusieurs fois sous les coups de reins de sa partenaire. Je me demandais si c'était par plaisir ou si la rousse était si lourde que ça. Le sodomite adressa quelques mots à la dernière femme qui se mit à quatre pattes sur le lit. Il s'agenouilla derrière elle et la pénétra brutalement sans s'encombrer de préliminaires. Les mains posées sur ses hanches, il faisait un va-et-vient frénétique pendant que sa partenaire embrassait la blonde. D'où j'étais, je pu voir leur langue se rencontrer et se caresser.
Les asiatiques semblaient ravis de ce changement de partenaire. Un des deux hommes en turban hocha la tête en signe de satisfaction. La bouche collée sur l'embout, son voisin aspira bruyamment dans le narguilé. Il laissa ensuite échapper une épaisse fumée entre ses lèvres.
La lumière de la pièce baissa encore d'intensité. Au fond de la salle, on ne remarquait plus la présence du couple. Seuls leurs yeux, brillant de plaisir, les trahissaient.
J'allais me replonger dans la contemplation du spectacle lorsque je sentis qu'on tirait sur la manche de mon manteau. Luc s'était levé discrètement et me faisait signe de le suivre. Je le suivis presque à regret. Nous descendîmes des escaliers étroits dont les murs étaient couverts de photographies érotiques datant des années soixantes.
Je ne fus pas mécontente de retrouver l'air frais du parc. Ma tête tournait légèrement. J'étais euphorique mais je n'en connaissais pas la raison.
Nous entreprîmes de faire le tour de la place. Les yeux rivés sur les vieilles maisons de pierre, je ne vis pas Luc s'arrêter pour discuter avec une vieille indienne. Une main dans mon dos me fit sursauter. De grands yeux noirs me fixèrent intensément. Ses cheveux sombres et courts formaient des pointes sur ses joues. Elle était plus grande que moi avec ses talons. Elle du s'en apercevoir, car elle enleva ses chaussures et tourna autour de moi plusieurs fois en me tenant par la taille. Une sourire éclairait son visage. La prostituée déposa un baiser sur mes lèvres. Je lui souris et tournai la tête pour voir où était mon ami.
Luc fumait des cigarillos en compagnie de trois créatures, assis sur le perron d'un établissement. Au-dessus de la porte, une inscription était gravée sur une plaque de cuivre, accompagnée d'une partition: « Sol do mi, spectacle musical pour sodomites ».
Mon inconnue posa un doigt sur mon visage et le fit pivoter vers elle. Elle me sourit tendrement et passa ses bras sous mon manteau. Je sentis ses doigts fins contre mon dos. Ils cherchaient à soulever mon pull. Soudain, la chaleur de sa peau rencontra la mienne. Elle se colla contre moi et je frissonnai. Puis nous nous sommes mises à danser comme si une musique guidait nos pas. Innocemment, sans intentions ni pensée, nos corps se sont unis pour un instant.
Au bout de quelques minutes, je me dégageai doucement et m'éloignai peu à peu. L'inconnue essaya de me retenir mais je lui souris en lui faisant signe que sa nuit sera solitaire. Je rejoignis Luc près de la grille où nous étions rentrés. J'avais l'impression que les soupirs et les frottements des corps lascifs nous suivaient à travers la ville. Je sentais encore le parfum de la prostituée qui m'avait aimé le temps d'une danse silencieuse.
Luc m'avait présenté ce lieu de débauche comme le sexe de la ville. Mais aujourd'hui, il m'arrive de croire que c'était le Paradis, dissimulé sous les charmes de l'Enfer..."
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